6 janvier 2026

La valeur d’usage, socle d’une souveraineté économique durable

La richesse ne se mesure plus à ce que l’on possède mais à ce que l’on fait durer. Une révolution silencieuse est en marche, transformant l’usage en nouvelle source de puissance économique. Dans ce contexte, la maintenance 5.0 incarne le noyau central d’une souveraineté industrielle régénérative. Découvrez comment la durabilité redéfinit le pouvoir, la valeur et l’avenir productif.

L’économie de la fonctionnalité s’impose désormais comme l’une des transformations les plus profondes du capitalisme contemporain. Elle déplace la valeur hors de la sphère de la possession matérielle pour la recentrer sur l’usage, la durabilité et la performance. Derrière cette mutation en apparence technique se joue une métamorphose de la culture économique qui redéfinit le rapport entre richesse, productivité et travail. Ce nouveau modèle ne cherche plus à favoriser l’acquisition matérielle de l’appareil de production. Il valorise son utilisation et promeut son maintien, sa durée et son optimisation. Il fait de la continuité d’activité un moteur de prospérité et de la sobriété une condition de puissance. Cette économie est née des contradictions internes du capitalisme industriel. Héritée de la révolution industrielle, la logique productiviste associait progrès technique, croissance et accumulation matérielle. L’économie de la fonctionnalité n’en rejette pas les principes mais en transforme la finalité. Elle conserve l’efficacité, mais l’oriente vers une amélioration continue et une maîtrise des flux de matière et d’énergie. Elle repose sur l’idée qu’une entreprise peut créer de la valeur en réduisant ses consommations, en allongeant la durée de vie de ses produits et en mesurant la performance d’usage. Des chercheurs comme Franck Aggeri et Kate Raworth poussent le raisonnement encore plus loin et décrivent cette mutation comme l’émergence d’un « capitalisme régénératif », qui ne se nourrit plus d’extraction mais de préservation et de coopération.

La valeur ne naît plus de l’accumulation mais de la capacité à faire durer, évoluer, préserver et optimiser ce qui existe déjà.

L’histoire de la valeur d’usage plonge ses racines dans la pensée économique classique, au même titre que le productivisme actuel. Adam Smith voyait dans la division du travail la source de la productivité et considérait que la valeur provenait du travail nécessaire à la production. David Ricardo approfondit alors cette idée en introduisant la notion de temps de travail socialement nécessaire, ce qui permit de comparer les valeurs entre secteurs d’activité. Karl Marx transforma cette analyse en une critique du système, en distinguant la valeur d’usage, liée à l’utilité concrète d’un bien, de la valeur d’échange, fondée sur la logique abstraite du capital. Ce déplacement ouvrit la voie à une compréhension dialectique de la valeur, qui ne pouvait plus être séparée des conditions sociales et matérielles de sa production. Plus tard, John Maynard Keynes montra que la demande constituait le véritable moteur de l’activité économique, tandis que Thorstein Veblen théorisa les principes de la consommation qui n’a souvent pas de lien avec l’utilité matérielle réelle. Après la Seconde Guerre mondiale, la logique de la société de consommation fit de ce cadre global un principe « quasi naturel » inscrit dans le modèle économique dominant. La possession prenait la priorité sur la satisfaction, et l’achat renouvelé des biens devint la mesure du progrès et de la richesse des nations. Dans ce modèle, la transaction l’emportait sur l’usage, et la croissance matérielle sur la durabilité.

Historiquement, la possession a supplanté l’usage et la transaction a fini par définir le progrès bien plus que la satisfaction réelle des besoins.

Les crises énergétiques des années 1970 et la publication du rapport du Club de Rome ont alors révélé les limites physiques de cette trajectoire. L’économiste Nicholas Georgescu Roegen fit entrer le concept d’entropie dans la pensée économique. Toute activité, expliquait-il, transforme des ressources ordonnées en matière dissipée, rendant impossible une croissance infinie. Herman Daly prolongea cette réflexion en imaginant une économie stationnaire dans laquelle la prospérité découlerait de la qualité et non de la quantité produite. Walter Stahel donna ensuite forme à une économie de la performance dans laquelle le producteur reste propriétaire de ses biens et facture leur usage. Cette idée annonçait l’économie circulaire contemporaine, dans laquelle la maintenance et la réparabilité deviennent des leviers de compétitivité. Amory et Hunter Lovins complétèrent cette vision en démontrant qu’il était possible de doubler la richesse mondiale tout en divisant par deux la consommation de ressources grâce à l’ingénierie de l’efficacité. En Europe, l’ouvrage L’économie de la fonctionnalité : une voie nouvelle vers un développement durable a constitué la première tentative cohérente pour traduire ces idées en action. L’économie de la fonctionnalité y est décrite comme une recomposition complète du rôle de l’entreprise et de son rapport au territoire. Dans ce modèle, la valeur ne résulte plus de la simple production de biens mais de la conception de solutions intégrées associant produits, services et relations d’usage contractualisées. Cette approche suppose un découplage entre la croissance économique et la consommation matérielle de ressources. Elle lie la performance économique à la performance intrinsèque de tout bien matériel.

La prospérité cesse progressivement d’être indexée sur l’extraction pour se fonder de plus en plus sur la performance d’usage et la maîtrise durable des ressources.

Aujourd’hui, de nombreux exemples industriels attestent de cette évolution. Chez Michelin, le programme Tire-as-a-Service a transformé la vente de pneus en service de mobilité. L’entreprise facture désormais les kilomètres parcourus, assure la maintenance et le recyclage des pneus, garantissant ainsi la continuité de service tout en réduisant les déchets. Xerox a adopté la même logique en facturant la copie plutôt que la machine, intégrant dans ses contrats la maintenance, les consommables et la récupération des appareils. Rolls Royce propose aux compagnies aériennes des heures de vol garanties plutôt que la vente de moteurs, assurant ainsi la maintenance, la surveillance et la réparation à distance. Schneider Electric développe des solutions de gestion énergétique vendues sous forme de services, combinant logiciels, capteurs connectés et maintenance prédictive. Signify, anciennement Philips Lighting, commercialise la lumière comme un service, garantissant un niveau de performance lumineuse et d’efficacité énergétique plutôt que la vente d’ampoules. Même le secteur automobile a tenté l’expérience avec le programme Care by Volvo, qui proposait un abonnement incluant véhicule, entretien, assurance et assistance, avant d’être suspendu face à la résistance du réseau de concessionnaires.

Demain l’industrie ne vendra plus des objets mais orchestrera des usages continus dans lesquels la durabilité et la performance remplaceront la propriété.

Ces initiatives ne relèvent pas de la simple innovation marketing. Elles annoncent un changement de paradigme dans lequel la valeur repose sur la continuité du service, la fiabilité et la réduction de la consommation de matière. La maintenance devient alors une fonction stratégique, et la panne se transforme en source l’apprentissage collectif dans un cadre d’amélioration continue. Cette approche préfigure l’esprit de la Maintenance 5.0, qui conçoit la relation homme-machine comme un espace d’intelligence partagée au service de la performance durable. En cherchant à relocaliser la valeur autour de l’usage, l’économie de la fonctionnalité renforce aussi la souveraineté des territoires. Elle réduit le volume de dépendance aux chaînes d’approvisionnement mondialisées et favorise la création d’écosystèmes locaux dans lesquels conception, maintenance et réemploi s’articulent dans une logique de proximité. Sur le plan technologique, elle valorise la maîtrise des infrastructures et des données, transformant chaque entreprise en gardienne de ses propres savoirs. Sur le plan énergétique, elle encourage la sobriété, l’efficacité et les circuits courts. Ce modèle dessine donc les contours d’une vision industrielle qui se veut régénérative, fondée sur la capacité d’un territoire à entretenir ses ressources sans les épuiser.

La proposition de valeur bascule vers l’usage et fait de la maintenance un socle stratégique de l’industrie régénérative du futur.

Le travail, dans ce contexte, change de nature. Il ne se réduit plus à la fabrication mais englobe la conception, la maintenance, la coordination et la relation de service. Le technicien devient un acteur essentiel de la continuité et de la fiabilité. Il doit maîtriser les données, comprendre les systèmes complexes et anticiper les défaillances. La conception elle-même évolue pour intégrer dès l’origine la réparabilité et la durabilité. Les savoirs d’expérience, longtemps marginalisés, retrouvent une centralité décisive. La Maintenance 5.0 illustre cette évolution en plaçant l’humain au cœur des boucles d’apprentissage. Le travail devient une activité d’interprétation, un art du maintien, un effort constant pour prolonger la vie des systèmes techniques. Sur le plan financier, cette mutation nécessite de nouveaux instruments d’investissement. Les contrats de performance à long terme et les abonnements exigent une autre manière d’évaluer la rentabilité. Les obligations vertes, les fonds à impact et la taxonomie verte européenne esquissent des réponses, mais la reconnaissance institutionnelle de la valeur d’usage reste partielle. Les normes comptables, la fiscalité et le droit de la propriété doivent évoluer pour soutenir cette logique d’usage partagé et de responsabilité prolongée.

Le travail des individus cesse d’être un simple élément de production pour devenir un support stratégique du maintien, de l’anticipation et de la pérennisation des systèmes industriels.

En définitive, la valeur d’usage ouvre la voie à une souveraineté économique durable. Elle repose sur la capacité à entretenir, réparer et faire durer plutôt qu’à remplacer. Elle réhabilite la maintenance, non comme un coût, mais comme une intelligence collective. Elle redonne au travail sa fonction première, celle de maintenir le monde en état de fonctionnement. Elle réconcilie économie, technique et humanité autour d’un même projet, celui d’une prospérité qui ne s’use pas.

 

 Mustapha Derras

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